Dans la première scène, un couple en totale osmose s’affaire au ménage domestique. Les gestes de l’homme et de la femme sont réglés comme l’est une démonstration de patinage artistique. Ils lavent, essuient la vaisselle, nettoient les vitres, passent l’aspirateur avec une synchronisation parfaite. Ils sont tous deux souriants, touchants, comme envoûtés par le charme d’un bonheur que semble procurer l’égalité absolue.
La deuxième scène se passe dans le métropolitain aux heures de grandes affluences. Dans un wagon, une femme, debout, collée à la barre centrale, tient contre elle un enfant. Elle soupire tandis qu’elle est bousculée par une foule houleuse et nerveuse pour qui elle n’existe pas. On comprend qu’elle arrive à son travail où son enfant bénéficie d’une place en crèche d’entreprise. Pendant ses pauses, elle va voir son enfant et lui donner le biberon.
La troisième scène évoque une situation de réunion à laquelle participent des hommes et des femmes. On y voit les hommes concentrés, tout à leur travail alors que les femmes, tout en étant elles aussi prises dans la réunion, s’occupent de mille petites tâches connexes. Elles sont sollicitées pour la gestion des planning, des rendez-vous des hommes, la pause café, si bien qu’elles ne sont jamais complètement à l’endroit où elles sont. Dès qu’elles y sont elles sont sollicitées pour être ailleurs. Alors que cette injonction à être partout en même temps pourrait produire l’exaspération de ces femmes, on constate qu’elles s’acquittent de cette multiplicité de tâches. On comprend que finalement elles (se) sont « accommodées » à une turbulence qu’elles ne perçoivent plus comme telle.
La quatrième scène projette le spectateur dans le cours d’une réunion. Une femme cadre supérieure fait le point avec ses collaborateurs sur l’état de leurs transactions avec la Chine. La discussion est sérieuse, on y parle des résultats et de la rentabilité des capitaux placés. Le téléphone sonne. Une assistante ose déranger la réunion et apporte le combiné à la femme. Celle-ci s’en empare, se lève, s’excuse auprès de ses collaborateurs. Elle ne semble pas avoir besoin de justifier son départ. Plus précisément, le spectateur comprend que ses collaborateurs ne pourront faire entrave à sa décision de s’absenter. Toute tentative d’influence semble vouée à l’échec. Nous avons affaire à une femme qui ne doute pas des choix qu’elle a effectués entre vie privée et vie professionnelle.
On retiendra prioritairement trois pistes de discussion :
Le thème de la fusion et de l’altérité concerne les première et quatrième scènes. La mise en scène de la satisfaction d’avoir réalisé les tâches de ménage « à deux » peut aussi s’interpréter comme une vision de l’horreur absolue sur laquelle la quête de l’égalité absolue peut déboucher. Égalité qui du coup n’est plus perçue comme un idéal à atteindre mais comme une réalité contraignante à laquelle les partenaires du couple doivent se soumettre.
Dans ce cas, la quête de l’égalité débouche sur la fusion avec un semblable, au point que ni l’un ni l’autre des partenaires ne peut s’imaginer dans la création et la différence. Toute initiative devient refoulée au nom du maintien de l’identité. La question que pose cette scène porte bien sur la possibilité donnée aux êtres de se percevoir plus comme des équivalents que strictement impliqués dans un rapport d’égalité. Cette proposition suppose une perception non hiérarchisée des rôles sociaux et des tâches.
La quatrième scène vient, en quelque sorte, faire le pendant à la première. On imagine volontiers l’inintérêt et la banalité de la situation s’il s’était agi d’un homme qui s’excuse de son départ en cours de réunion auprès de ses collaborateurs. Si un directeur s’absente malgré les enjeux, chacun comprendra qu’il est appelé par des intérêts supérieurs qu’aucun collaborateur ne s’aventurera à questionner. Il en va tout autrement quand il s’agit d’une femme. Elle peut être soupçonnée de privilégier des préoccupations qui sont considérées comme secondaires ou mineures par les acteurs des entreprises qui justement en sont libérés grâce à leurs compagnes.
Sans doute aussi que cette capacité à assumer ses choix et ses urgences varient selon le poste que les femmes occupent dans l’entreprise, selon leur ancienneté et leur âge.
La deuxième scène porte sur l’ambivalence que génèrent certaines innovations dans les entreprises. D’un certain point de vue la crèche d’entreprise libère les femmes de certaines contraintes qui pouvaient les rendre indisponibles pour leur travail. Une femme peut trouver dans cette formule une certaine qualité de vie, dans la mesure où l’entreprise lui offre une prise en charge qui, d’une part,lui évite si elle est maman de se retrouver dans des situations toujours compliquées à résoudre si un impératif professionnel venait à l’obliger à rester au travail, et qui d’autre part, lui permet de prendre des nouvelles de son enfant au cours de la journée, ce qui peut réduire considérablement l’irruption de sentiments d’abandon que peut ressentir une jeune mère à l’égard de son jeune enfant lorsqu’elle s’en éloigne un temps. Mais cette scène montre aussi les désagréments qui résultent de ce choix. La crèche d’entreprise peut offrir un confort qui peut tourner à la fidélisation du personnel et inciter les responsables de l’entreprise à attendre de leur personnel une plus grande implication. Cet exemple pose le thème du prix à payer pour le confort, et du prix que les familles sont prêtes à consentir pour accroître simultanément leur implication dans l’entreprise (précarisation de l’emploi oblige) et la qualité du lien avec leur enfant.
Finalement ce progrès libérateur semble illustrer la thèse du déplacement des stéréotypes qui rattrapent en permanence les femmes puisque la femme, dans la scène dont nous parlons, assume simultanément son travail et ses obligations de mère sur son lieu de travail.
Enfin cette scène pose aussi une question sur la nature du lien social que propose la crèche d’entreprise. Chacun s’accorde à penser que cette initiative est intéressante d’un point de vue individuel (elle résoud nombre de problème d’adaptation au marché du travail) mais laisse songeur et songeuse quant à ce qu’ellel pourrait signifier d’un point de vue plus collectif. En effet, dans cet exemple, semble disparaître une sphère de relation sociale indépendante des relations nouées avec l’entreprise.
Le dernier thème qu’on évoquera rapidement concerne la troisième scène dans laquelle des femmes en réunion gèrent une multiplicité de tâches sans que cela porte à discussion. La capacité à prendre en compte plusieurs situations simultanément passe inaperçue aux yeux des hommes comme des femmes du fait de l’habitude que ces dernières ont à le faire. Cette disposition à être en disponibilité permanente à l’égard d’autrui n’est pas considérée comme une compétence acquise mais comme une qualité naturelle des femmes, raison pour laquelle cette compétence passe inaperçue et est considérée sans valeur.
